Le pédant joué

- une comédie du langage -

Le "Pédant joué" n'est ni une comédie d'intrigue, ni une comédie de moeurs: en ce domaine Cyrano n'innove pas, et même conduit son affaire de manière plutôt abrupte. Mais sa pièce se distingue par des traits tout à fait étonnants.

L'auteur choisit pour personnage principal un pédant de collège, c'est à dire un maître à parler, un expert du langage, et en même temps <<parleur>> dévoyé, aliéné dans le parler anachronique et la folie latine. Il lui oppose un matamore hyperbolique, qui ne vit qu'en parole, et qui prend toute métaphore au pied de la lettre. Il crée en face d'eux un personnage qui n'existait point dans le théâtre, et qui demeurera peut-être unique à cette dimension: paysan qui parle patois, et dont le langage si particulier vient contrarier les discours clos sur eux-mêmes des deux autres protagonistes, sans pouvoir lui-même établir un rapport de communication.

Il jette au milieu de la scène, les uns contre les autres, ces moulins à parole, qui se heurtent par blocs rhétoriques compacts, imperméables et monolithiques. Il réduit à rien l'aspect psychologique des rôles, élague jusqu'à la caricature des traits sociaux ou moraux. Ne restent donc que des personnages monstrueux, qui ne peuvent plus se définir que par leur façon de parler.

Ce qui dans la comédie de Cyrano différencie les personnages secondaires des personnages principaux, c'est leur attitude à l'égard des mots. Plus un personnage est effacé, moins il a la maîtrise de sa langue, moins il échappe aux règles de la linguistique commune. Dans ce domaine du Discours, moins on parle comme tout le monde, plus on assoit son autorité. L'outil de la domination, c'est la parole. Ce qu'il faut, c'est imposer son discours à l'autre.

Cyrano proclame la spontanéïté du langage, sa gratuité, sa somptuosité, sa polyvalence: il est par excellence, ce qui ne se range pas en catégories, car en lui coexistent nécessairement ce qui est dit, ce qui est suggéré, ce qui est sous-entendu, l'Un et l'Autre s'appellent, le possible provoque l'impossible, dans le libre jeu des associations phonétiques, donc sémantiques, et de l'imagination. Le langage n'impose pas un "message" unique et immédiatement déchiffrable: il ouvre un champ presque infini à l'oreille et à l'intellect.

Cyrano n'a nullement cherché à réinventer un canavas comique nouveau: il en a au contraire repris un très ancien. De jeunes amoureux, aux amours traversées, en butte à l'incompréhension et à l'hostilité de leur père, mais qui finissent par en triompher grâce aux astuces et stratagèmes d'un valet, le théâtre nous en présente depuis les temps reculés des Grecs et des Latins. Et c'est aussi un des sujets favoris de la <<comédie italienne>> dont on sait la vogue en France dans la première moitié du 17ème siècle.

 

Jacques PREVOT

extraits de "Cyrano de Bergerac Poète et Dramaturge " - BELIN